Retour sur le LuxFilmFest

Par Erwin S. le 20.03.19

Un proverbe birman dit « Si tu aimes ta femme, fais-en l’éloge seulement quand elle est morte ». A présent que la neuvième édition du Luxembourg City Film Festival est terminée et que le palmarès est connu de tous, nous avons enfin le loisir de dire tout le bien que nous en avons pensé : la sélection était passionnante et variée, les séances étaient introduites par des passionnés bien informés qui savent mettre l’eau à la bouche, l’organisation était impeccable (on regrettera juste la projection unique de certains films, nous forçant à des choix déchirants lors de séances simultanées), les activités annexes étaient riches et diverses, les invités étaient impressionnants –mention spéciale à Darius Khondji et Mike Leigh – et les bénévoles étaient parfaits.

En attendant avec impatience le dixième opus, revenons sur ce que nous avons pu savourer et tâchons d’être synthétiques :

Anne a pu voir 9 films dont Funan, Alan en a vu 7 dont Anthropocène, Caroline en a vu 5 et a assisté à deux masterclass, un DJ set et un openscreen, Marc a photographié la cérémonie de remise des prix. Erwin a pu voir 14 films : 5 des 10 en compétition officielle (dont The Waiter, déjà traité ici), 6 des 14 hors-compétition (dont Gloria Bell, Greta et Vox Lux), le film de la cérémonie de remise des prix, le dernier Mike Leigh, le Prix du Documentaire, ainsi que la masterclass de Darius Khondji et celle de Mike Leigh. En voici quelques impressions :

Too late to die young (Tarde para morir joven) – Dominga Sotomayor Castillo (Hors Compétition)

Un coming-of-age dans le Chili de l’après-Pinochet.

De la même manière que pour Roma d’Alfonso Cuaron, on est plus ici dans l’impression que la narration. Belles compositions d’images dans la lumière poussiéreuse des collines chiliennes, qui donne à l’ensemble un air seventies (les 90’s du Chili ressemblent à nos 70’s). Un feu que l’on embrase et éteint aussitôt, un autre que l’on fait par accident et qui est difficile à maîtriser. Un chien qui s’enfuit et change de nom, symbolisant le retour à la démocratie, la liberté retrouvée (mais qu’en faire ?), un cheval mort qui pollue l’amont d’une rivière puis disparaît comme il est apparu. Un quad d’enfant déguisé en 2CV. L’éveil des sens. Apprendre à vivre en liberté après Pinochet, à fumer si l’on en a envie…

The Man who surprised everyone – Natalya Merkulova, Aleksey Chupov (Compétition Officielle)

Un homme en phase terminale tente de tromper la mort en se travestissant.

Une grande réussite que cette histoire d’homme-canard. Nous voilà en présence d’une jolie fable très maîtrisée dans laquelle la sorcière en habit n’a aucun pouvoir mais quand elle retourne au civil et se prend moins au sérieux, la vodka lui fait proposer une solution farfelue au problème, qui, contre toute attente, s’avère valide. Le personnage principal démarre le film en supprimant deux chasseurs, gagnant aussitôt notre affection. Celle-là se solidifie quand sa communauté se retourne contre lui à cause de sa différence et de son mutisme. A voir, dès aujourd’hui dans les salles en France.

Cutterhead – Rasmus Kloster Bro (Hors-Compétition)

Un étouffant huis clos dont personne ne ressort indemne.

Une chargée des relations publiques se retrouve coincée avec deux ouvriers dans les entrailles danoises de la Terre. Une ambiance totalement claustrophobe, moite et chaude, désespérée, qui pousse les masques à tomber et les réelles intentions se révéler. Une parabole des relations entre l’Europe, un melting-pot de cultures ayant l’anglais pour langue commune, et les réfugiés qu’elle essaye ou promet d’aider, jusqu’à ce que la situation ne provoque une lutte sans merci où le maître-mot devient « chacun pour sa gueule ». Efficace.

Rojo – Benjamin Naishtat (Compétition officielle)

Un polar vicieux et tragi-comique dans l’Argentine corrompue des années 1970.

Ca commence comme un Tati, avec une scène étonnante toute en bruitages et en déplacements ; ça embraye sur du Blier meilleure époque (avec des sortes de sosies involontaires de Jean-Pierre Marielle et Jean Rochefort) dans une scène jouissive qui peut sembler absurde mais aura des implications complexes ; ça tourne violent, tantôt comique, tantôt politique (des allusions aux desaparecidos, qui seront bientôt monnaie courante, notamment lorsqu’un magicien fait disparaître une femme du public ou lorsqu’une belle maison est soudainement abandonnée par ses habitants et aussitôt convoitée à travers une escroquerie). Les acteurs sont phénoménaux (Dario Grandinetti et Alfredo Castro en tête). Le tout est filmé, volontairement, comme dans les années 70 et annonce la dictature de la junte militaire. Et, bien évidemment, la peur du rouge. Du rojo.

The Realm (El Reino)– Rodrigo Sorogoyen (Compétition Officielle)

Attention, coup de cœur.

The Realm – Prix de la Critique
(c) Marc El Alami

Jusqu’où un politicien corrompu peut-il aller pour conserver son pouvoir ?

Un thriller politique de très haute volée qui voit un politicien corrompu (pas plus qu’un autre mais pas forcément moins non plus) s’embourber dans un rôle imposé de bouc émissaire. Par son charisme et son jeu au scalpel, Antonio de la Torre, sosie de Dustin Hoffman jeune, nous met rapidement dans sa poche malgré son passé de canard boiteux. Quand la machine se met en branle pour faire peser tout le poids de la culpabilité nationale sur ses épaules de simple rouage, on tremble pour lui et avec lui. Suspens haletant, mise en scène dynamique et ultra-efficace, scène finale parfaite. Sublime.

On attend le prochain Rodrigo Sorogoyen (Que Dios nos perdone), Madre, avec impatience.

The Announcement – Mahmut Fazıl Coşkun  (Compétition Officielle)

Une comédie cinglante sur un putsch raté dans la Turquie des années 60.

De nombreux plans fixes et extrêmement longs, souvent très centrés comme chez Wes Anderson (le systématisme peut agacer ou être célébré, au choix), un côté Inspecteur Derrick chez les Deschiens, avec une galerie de personnages losers qui se rêvent dictateurs. Sympa, souvent drôle dans ses situations ridicules mais trop lent pour remporter une vraie adhésion. Surtout quand on a vu El Reino à la séance précédente, qui pulvérise tout et reste longtemps en tête. The Announcement ne peut pas test.

Sunset (Napszállta)– László Nemes (hors-compétition)

Un film d’apprentissage à Budapest à la veille de la Première Guerre Mondiale. 

Budapest, 1912. Írisz, héritière désargentée de la famille Leiter, cherche à entrer au service de l’illustre chapellerie fondée par feu ses parents et dont la nouvelle direction ne veut pas vraiment entendre parler. C’est une très belle reconstitution de la Hongrie du début du XXe siècle, souvent filmée comme l’excellent Fils de Saul, le précédent film de László Nemes : le point sur le personnage principal que l’on ne quitte pas d’une semelle et tout le reste en flou pour singulariser un détail dans un environnement chaotique. L’actrice Juli Jakab, pourtant le moteur des événements, n’arbore qu’une expression de cire pendant tout le film et semble subir sans rien comprendre, ce qui est aussi notre cas si l’on n’est pas spécialiste de l’histoire hongroise. On a un peu l’impression de regarder l’affiche du film pendant 2h22, mais pour être honnête, on la regarde sans déplaisir car les événements relatés sont très prenants.

Peterloo – Mike Leigh (Hors Compétition)

Portrait épique des événements liés au tristement célèbre massacre de Peterloo en 1819, lorsqu’un rassemblement pacifique en faveur de la démocratie à St. Peter’s Field à Manchester est devenu l’un des épisodes les plus sanglants et les plus notoires de l’histoire britannique.

Tout est dit dans ce résumé, à part que « Peterloo » est un mot inventé par la presse de l’époque faisant référence à la boucherie que fut Waterloo trois ans auparavant. Mike Leigh revient très en forme avec cette fresque foisonnante de personnages tous plus attachants ou révoltants les uns que les autres. On suit les préparations du rassemblement avec un grand intérêt doublé d’une grande angoisse car l’on sait que la fin désastreuse est inéluctable. Et quand vient le massacre, quand tombent sous nos yeux impuissants ceux ou celles que l’on a aimés, il est difficile de ne pas être bouleversé, de ne pas avoir envie d’hurler que quelque chose ne tourne pas rond dans nos sociétés, et il est encore plus difficile de ne pas voir un écho très net des tumultes qui secouent actuellement la France et de la réponse donnée par l’Etat. Un film magnifique que ne renierait pas Steven Spielberg. De la chair à Oscar.

Tel Aviv on Fire – Sahem Zoabi (film de la cérémonie de remise des prix)

Tel Aviv on Fire
(c) Marc El Alami

Une comédie fine et drôle sur les tribulations d’un vrai-faux scénariste de soap opera pris entre deux feux dans le conflit israélo-palestinien.

C’est plus sympathique que franchement drôle, mais ça fonctionne plutôt pas mal. Ni hilarant, ni révolutionnaire, le film a cependant le mérite de soulever le voile (sans mauvais jeu de mots) sur une région complexe que l’on ne connaît pas vraiment et de nous montrer qu’au-delà des check points et de l’occupation, c’est finalement comme chez nous : ils tournent des soaps et la télé les diffuse. La relation tendue entre le militaire israélien totalement abruti et le quasi-scénariste palestinien plutôt malin résume le point de vue de l’auteur, peut-être un peu tranché pour convaincre totalement.

Un regret : la soirée qui a suivi la remise des prix ne proposait pas de dégustation d’houmous. Or, le film donne très envie de manger de l’houmous.

Selfie – Agostino Ferrente (Prix du Documentaire)

Documentaire. Selfie est un témoignage unique de l’affaire Davide Bifolco, abattu à l’âge de 16 ans par erreur par un carabinier dans le district napolitain de Traiano en 2014.

Ferrente a donné des instructions à deux amis de la victime, réalisateurs improvisés de leur propre vie : tout filmer en mode selfie, avec soi-même en amorce et le reste du monde dans le fond. Le résultat est situé quelque part entre Strip-Tease et Gomorra, où les deux personnages principaux se débattent pour exister dans une vie qui ne veut pas vraiment d’eux. Ils sont touchants à leur façon par leurs faiblesses, leur narcissisme, leur désir de justice. Peut-être le procédé est-il un peu redondant au bout d’un moment, mais le film a su séduire le jury documentaire, qui lui a attribué son prix.

Conversations avec Darius Khondji à la cinémathèque.

On ne présente plus cet immense chef opérateurdirecteur photocameraman ou cinematographer, comme il aime à se définir (car il ne se sent ni chef, ni directeur de quoi que ce soit) qui a éclairé, cadré et embelli Delicatessen, Beauté Volée, Amour, The Lost City of Z et tant d’autres.

Sympa et humble, le franco-iranien avoue ne rien y connaître à la technique pure et s’ennuyer quand il en parle. Questionné par le producteur Jordan Mintzer, passionnant spécialiste de James Gray et de lui-même, Khondji avoue avoir halluciné que David Fincher l’ait appelé en 1994 pour fabriquer la photo de Se7en, lui, alors si peu connu. Il raconte que durant le tournage, on le surveillait constamment jusqu’à ce que la projection des rushes ne rassure définitivement la production, qui lui offrit par la suite une paix royale. On les comprend.

Une passionnante rencontre sous le signe de Invasion of the Body Snatchers (qu’il n’a bien entendu pas éclairé mais qu’il utilise comme image pour expliquer la façon dont le numérique a petit à petit phagocyté la pellicule, pour le pire comme pour le meilleur), qui s’est achevée par une session Q&A très intéressante grâce aux questions d’un public érudit.

Masterclass Mike Leigh à la Cinémathèque

(c) Happy Dayz Photographie

Quel bel endroit que cette Cinémathèque ! Et quel écrin idéal pour accueillir le très grand Mike Leigh, questionné pour l’occasion par le non moins grand Michel Ciment !

Malgré son impressionnant parcours de réalisateur ayant ponctué le cinéma britannique de certains de ses meilleurs films (si vous n’avez pas vu Naked, Secrets and Lies, Vera Drake, ou plus récemment Peterloo, hâtez-vous de rectifier cela !), Leigh est un hilarant petit pépère à la gentillesse contagieuse et à l’humilité évidente. Là encore, comme pour Khondji, c’est le signe des plus grands. Le dialogue, car il s’agissait plus de cela que d’une réelle « masterclass », a passionné la salle comble, régulièrement secouée de rires francs. Quand, par exemple, Michel Ciment se trompait sur des détails et était gentiment remis à sa place par le cinéaste (« votre père était boucher / mon père était médecin » ; « vous avez écrit 24 pièces de théâtre / j’ai écrit 10 pièces de théâtre »). Ou quand il se justifiait de « filmer des caricatures », en déclarant que nous en étions tous, démonstration à l’appui. Ou encore quand, lors d’une confession, il avoua que durant sa jeunesse, ses amis et lui allaient voir les films « chiants » d’Antonioni uniquement parce qu’ils avaient envie de, comment dire… de connaître bibliquement Monica Vitti. Une envie qui persiste à ce jour, d’après ses dires.

Une rencontre spirituelle et artistique, politique et drôle, un grand moment. Merci au LuxFilmFest et à la Cinémathèque d’avoir organisé cela.